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Anne-Marie vous pique une jasette...

 

Cléophée Masson venait de fêter ses 18 ans à l’aube de l’année 1837. Native d’une région dynamique et prospère du Québec, la jeune femme brandissait son patriotisme au point de ne pouvoir résister au désir de fabriquer un drapeau – le seul, parmi les innombrables étendards de cette époque, qui soit parvenu jusqu’à nous. Le drapeau confectionné par Cléophée, puis décoré par Jean-Joseph Girouard, nous entraîne au cœur d’une chronique magnifique, celle de la résistance opiniâtre d’un peuple patriote à l’injustice et à l’oppression, au cours de laquelle les femmes se sont illustrées par leur puissance d’agir. C’est la raison d’être de mon plus récent livre Le drapeau de Cléophée : Femmes de cran et de feu au temps des patriotes, paru en avril 2026 aux Éditions Liber.

           Dans la chronique historique qui s’est édifiée, la population féminine a généralement été reléguée au rang de spectatrice par des générations d’historiens. Cette injustice m’est apparue de plus en plus révoltante à mesure que j’établissais le corpus documentaire qui, ensuite, a servi de socle aux livres que j’ai écrits sur le Bas-Canada sous la domination britannique. J’ai été agréablement étonnée par l’étendue de l’espace social que, globalement, les femmes pouvaient occuper pour réellement contribuer aux affaires publiques et à la prospérité de la société dont elles faisaient partie.

           L’indispensable remise à niveau de l’agentivité des femmes du Bas-Canada révèle des destins qui ruissellent d’une vie intense, passionnée, faite d’amour et d’espérance, de bravoure et d’indignation, puis de tragédie et de souffrances. Les dames du Bas-Canada ont résisté avec grandeur d’âme, en faisant preuve d'un caractère bien trempé. Au terme de l’enquête, leur force et leur contribution collective à la chaîne événementielle, au progrès social et à l’actualité en mouvement apparaissent on ne peut plus clairement.

C’est aussi de l’exceptionnelle vitalité de la population des deux sexes du comté des Deux-Montagnes, soutenue par un courage et une détermination inflexibles, que le drapeau de Cléophée témoigne éloquemment. Déployé avec l’énergie du désespoir, cet activisme devient le portail d’entrée, en 1837, d’une campagne militaire d’une ampleur sidérante que dirige le commandant John Colborne en personne.

Cette trame événementielle est exemplaire de ce qui s’est produit, à des degrés variables, dans tout le district de Montréal, sous l’impulsion d’un exécutif colonial déterminé à abattre la fronde causée par ses abus, peu importe le coût humain. Tout le pays patriote, en fait, s’illustre par la vigueur de son élan démocratique. Ce dynamisme, rarement dépeint par l’historiographie à sa juste valeur, ruisselle pourtant de partout. Les députés de l’Assemblée législative, à Québec, jouent dans la résistance un rôle de premier plan; ils sont soutenus, dès le premier parlement de 1792, par leurs commettants, ces «francs-tenanciers» qui ont droit de vote et auxquels la majorité de la communauté fait confiance. L’impératif démocratique acquiert son application la plus large au cours de la décennie 1830, par la mise en place d’un gouvernement exécutif «populaire» apte à remplacer, en l’espace de quelques mois, un exécutif colonial totalement discrédité.

Au fil du périple effectué en compagnie d’André Sarrazin, le flou et le mystère entourant l’histoire du drapeau se dissipent quelque peu. Fabriqué au village de Saint-Benoît, comté des Deux-Montagnes, il a pourtant été glorifié comme le drapeau de Saint-Eustache. Un examen attentif doublé d’une soigneuse remise en contexte s’impose pour aller au-delà du mythe…

Crédit de l’illustration : le fac-similé du drapeau fait par Suzanne Bousquet, photographié par André Sarrazin.

Le 26 janvier 2026